Faire son nid

J’ai passé ma thèse en janvier 2015, mon DES en avril 2015. En mai j’ai débuté des remplacements avec l’idée de ne pas rester remplaçante longtemps. De plus, j’ai un poste universitaire, qui m’occupe deux jours par semaine.

Le 19 octobre 2015, j’ai succédé à un médecin parti en retraite, dans une maison médicale. Mes confrères m’ont très bien accueilli. Mes patients évidemment aussi, tellement contents de retrouver un médecin après les trente années de bons et loyaux services du médecin parti en retraite.

Début octobre, j’ai essayé de faire mon nid dans ce cabinet : nouvelle peinture, nouveau sol… J’ai signé mon contrat avec mes collègues. Six mois de période probatoire où chaque partie peut mettre fin à l’association, puis signature officielle au terme des six mois.

« Faire mon nid », l’expression est d’autant plus appropriée que j’étais enceinte de ma fille.

Je me suis donc installée.

J’ai commencé mon premier jour en voyant 23 patients. Fin novembre, panne informatique. Durée de cette panne de logiciel, commun, mais qui n’empêchait que moi de travailler, un mois. Un mois durant lequel j’ai consulté sans mise à jour des dossiers, sans feuilles de soins électroniques, sans enregistrer mes ordonnances, en me battant contre les informaticiens, qui n’avançaient pas. Cette panne a été le facteur déclenchant de la suite. J’ai passé beaucoup d’énergie à faire réparer ma panne, puis à vouloir faire changer de logiciel à mes confrères. Et là, faire changer les choses s’est avéré plus difficile que prévu. Nous faisons ce métier pour aider nos patients, pour prendre soin d’eux. Nous travaillons avec eux, nous nous formons à la communication pour aider au changement, de l’entretien motivationnel à l’éducation thérapeutique, en passant parfois par les thérapies cognitivo-comportementales. Et là, il ne s’agissait pas des patients.

Les freins au changement se sont accumulés. Derrière les bonnes intentions, de nombreux freins, financiers, techniques… En parallèle, d’autres soucis matériels sont arrivés en même temps : inondation de l’immeuble incluant notre salle d’attente, puis inondation du bureau d’une de mes collègues. En cause, des radiateurs défectueux… Une délégation d’experts venant faire un tour au cabinet s’ensuit. Dans tout ça, il n’a pas été question des patients, que du matériel.

Tout ça m’a fait prendre une décision difficile : renoncer à mon installation, et partir après les six mois de période probatoire. J’ai annoncé ma décision à mes collègues en janvier. Bienveillants, ils m’ont accompagnée pour ce départ, ils ont offert une porte de sortie à « mes » patients. Fin avril, j’ai quitté le cabinet. Administrativement, l’installation a été facile, la désinstallation aussi.

Cette décision s’imposait, moralement, financièrement, physiquement.

Ma fille est née le 16 juin. Je suis devenue maman de deux enfants. Je suis redevenue remplaçante à la fin de mon congé maternité. Je suis toujours médecin généraliste. Je suis toujours chef de clinique universitaire. Cependant, je vais avoir besoin de temps pour me réinstaller.

Je viens de finir mon premier remplacement qui a suivi cette période. J’ai pris plaisir à travailler, à rencontrer des patients. Durant ces sept semaines de remplacement (un morceau de congé maternité), j’ai travaillé, comme j’aime. J’ai pu aider les patients, j’ai écouté, j’ai renouvelé les « remèdes »…

Ce matin, au marché de ma ville, j’ai croisé deux de mes anciens patients. Ils comprennent, mais on sent une gêne de chaque côté. J’ai l’impression de les avoir abandonnés… Je me suis juste sauvée (dans tous les sens du terme) d’une installation qui ne me convenait pas.

Je sais que je me ré-installerai. Je ferai plus attention aux conditions matérielles qui peuvent tout ruiner. Je serai attentive au choix de l’équipe, humaine. J’écouterai mon cœur. Je suis une jeune généraliste, j’aime mon métier, j’ai la chance de pouvoir choisir mon travail et la façon de le faire, pour continuer de le faire, longtemps.

E.H.

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